Reading time: 10 min
Le 27 mars, le commissaire européen à l’Économie a averti les ministres des Finances que l’UE fait face à un choc stagflationniste susceptible d’effacer 0,6 point de pourcentage de croissance en 2026 comme en 2027. Quelques heures plus tard, cette même Commission bloquait le seul instrument budgétaire qui aurait permis aux gouvernements de répondre à la hauteur de la crise. L’Eurogroupe s’est réuni par téléconférence plutôt que de se rendre à Nicosie. Le directeur de l’AIE a prévenu les participants que cette crise dépasse en gravité celle des années 1970. Et lundi, le G7 tentera de s’accorder sur la marche à suivre.
Des chiffres qui invalident toutes les prévisions publiées avant le 28 février
Valdis Dombrovskis a présenté deux scénarios lors de la conférence de presse post-Eurogroupe, et aucun des deux n’offre de réconfort. Dans la version la plus clémente, où les perturbations de l’approvisionnement énergétique s’avèrent relativement éphémères, la croissance de l’UE en 2026 serait inférieure de 0,4 point de pourcentage aux prévisions d’automne de la Commission, tandis que l’inflation augmenterait d’un point entier. Dans la version la plus sévère, où le conflit s’enlise et les flux énergétiques restent perturbés tout l’été, l’impact double : la croissance recule de 0,6 point de pourcentage par rapport au scénario de référence, tant en 2026 qu’en 2027, selon Reuters.
Ces chiffres de référence sont d’autant plus importants qu’ils étaient déjà modestes. Les prévisions de novembre de la Commission tablaient sur une croissance de 1,4 % en 2026 et de 1,5 % en 2027 pour l’UE, la zone euro affichant des résultats légèrement inférieurs à 1,2 % et 1,4 % respectivement. L’inflation devait se stabiliser à 2,1 % pour l’UE et 1,9 % pour la zone euro. Retranchez 0,6 point de pourcentage à une croissance de 1,4 % et il ne reste que 0,8 %. Ajoutez un point d’inflation au-dessus de 2,1 % et vous dépassez les 3 %. Ce n’est pas une récession au sens technique du terme. C’est quelque chose de potentiellement plus corrosif : une économie trop faible pour créer des emplois et trop fébrile pour permettre des baisses de taux, piégée dans un corridor où chaque levier de politique économique pousse dans la mauvaise direction.
Dombrovskis a pris soin de préciser qu’il s’agissait d’une analyse de scénarios, pas d’une prévision — une mise en garde qu’il a répétée deux fois. Mais le fait que le commissaire européen à l’Économie ait employé l’expression « choc stagflationniste » lors d’une conférence de presse en direct, devant les caméras, après une réunion avec l’ensemble des ministres des Finances de la zone euro et le directeur de l’AIE, indique clairement que le terme n’a pas été choisi à la légère.
La clause de sauvegarde qui n’a pas joué son rôle
La clause dérogatoire générale du Pacte de stabilité et de croissance est le mécanisme qui a permis aux gouvernements de l’UE de dépenser librement pendant le Covid sans enfreindre les règles budgétaires. Son activation suspend l’obligation pour les États membres de respecter les trajectoires convenues de dépenses nettes. Durant la pandémie, elle a libéré des centaines de milliards d’euros de dépenses d’urgence. Elle avait été réactivée de manière informelle lors de la crise énergétique de 2022, déclenchée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Le 27 mars, selon un document de la Commission préparé pour l’Eurogroupe et révélé par le média financier grec Sofokleous10, Bruxelles a exclu toute activation de cette clause. Le raisonnement était sans appel : la clause n’est appropriée qu’en cas de grave récession économique dans la zone euro ou dans l’UE dans son ensemble, et la Commission estime que la situation actuelle n’atteint pas ce seuil. Les mesures de soutien énergétique, indique le document, ne peuvent être classées comme dépenses ponctuelles car rien ne garantit qu’elles ne deviendront pas permanentes. La Commission a averti que les traiter comme temporaires « s’écarterait de la pratique établie et risquerait de saper le concept même d’interventions ponctuelles ».
Conséquence pratique : les gouvernements de la zone euro doivent financer toute aide énergétique dans le cadre de leurs enveloppes budgétaires existantes. Pour des pays comme la France, qui navigue déjà un budget 2026 politiquement explosif avec des mesures discrétionnaires assouplies, ou l’Allemagne, qui a emprunté 174 milliards d’euros en une seule année pour reconstruire ses infrastructures et ses capacités de défense, la contrainte est réelle et immédiate. Les dépenses de défense à l’échelle de l’UE sont passées de 1,5 % du PIB en 2024 à un niveau projeté de 2 % en 2027. La marge de manœuvre budgétaire, comme Dombrovskis l’a lui-même souligné, « est plus limitée qu’auparavant compte tenu des chocs précédents et du besoin urgent de dépenses supplémentaires de défense ».
Pierre Gramegna, directeur général du Mécanisme européen de stabilité, a été encore plus direct : même si le conflit devait prendre fin demain, a-t-il déclaré, ses conséquences accompagneraient l’Europe pendant longtemps.
Ce que le directeur de l’AIE a dit aux ministres
Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, a directement informé les ministres des Finances de la zone euro lors de la téléconférence. L’AIE avait déjà émis un avertissement formel le 20 mars, un jour après que les dirigeants de l’UE avaient annoncé des mesures « ciblées et temporaires » pour alléger les prix de l’énergie lors du Conseil européen. Birol a comparé la crise actuelle aux chocs pétroliers des années 1970 — une comparaison qui revêt un poids particulier puisque l’AIE a été créée en 1974 précisément pour coordonner les réponses à cette époque de ruptures d’approvisionnement.
Le Brent s’échange au-dessus des 100 dollars le baril depuis deux semaines consécutives. Les contrats à terme sur le gaz naturel européen (TTF) ont dépassé les 65 euros le mégawattheure. La production industrielle de la zone euro avait déjà reculé pour le deuxième mois consécutif avant même que le choc énergétique n’ait pleinement frappé. La BCE a révisé sa prévision d’inflation 2026 pour la zone euro de 1,9 % à 2,6 % dans ses projections de mars — un bond de 0,7 point de pourcentage en une seule mise à jour. La BCE a maintenu son taux de dépôt à 2,00 % le 19 mars, et le marché intègre désormais une probabilité significative que le prochain mouvement soit une hausse plutôt qu’une baisse.
La Commission propose une boîte à outils comprenant une baisse de la fiscalité sur l’électricité, des réformes de la productivité des réseaux et des mises à jour du système d’échange de quotas d’émission, incluant de nouveaux critères de référence pour les allocations gratuites et un renforcement de la réserve de stabilité du marché pour atténuer la volatilité du prix du carbone. Les ministres de l’UE étudient également un plafonnement du prix du pétrole et une taxe sur les superprofits, selon Euronews, bien qu’aucune de ces mesures n’ait encore atteint le stade de proposition formelle.
Le scénario de 2022 ne s’applique pas à la crise de 2026
Le président de l’Eurogroupe, Kyriakos Pierrakakis, et plusieurs autres responsables ont insisté sur le fait que l’Europe est « mieux préparée qu’en 2022 ». L’affirmation repose sur des bases factuelles : l’UE a réduit sa dépendance au gaz russe, construit de nouveaux terminaux d’importation de GNL, augmenté ses capacités renouvelables domestiques et développé une capacité institutionnelle de coordination d’urgence. L’Espagne et le Portugal, où les énergies renouvelables représentent une part plus importante du mix énergétique, sont cités en exemples de moindre exposition à la volatilité des prix des combustibles fossiles.
Mais la crise de 2022 et celle de 2026 diffèrent sur un plan structurel que le discours officiel ne saisit pas pleinement. En 2022, la perturbation concernait une seule matière première (le gaz russe acheminé par gazoduc) transitant par un corridor unique (Nord Stream et les routes de transit ukrainiennes) vers une seule région (l’Europe). La réponse politique fut coûteuse mais conceptuellement simple : trouver du gaz de substitution, plafonner les prix, subventionner les factures et dépenser sans compter puisque la clause dérogatoire était ouverte.
En 2026, la perturbation touche simultanément plusieurs matières premières (pétrole, GNL, engrais, hélium) transitant par un goulet d’étranglement unique (Ormuz) vers toutes les régions du monde en même temps. L’Europe n’est pas le seul acheteur en concurrence pour les approvisionnements réacheminés. L’Asie rationne le carburant. L’Inde invoque ses pouvoirs d’urgence. Le Japon a demandé à l’AIE un second déblocage de réserves stratégiques. Le déficit d’offre est mondial, la concurrence sur la demande est mondiale, et l’espace budgétaire pour y répondre est plus étroit qu’il y a quatre ans — car la réponse de 2022 a elle-même consommé une grande partie du matelas de sécurité.
Le Conference Board estime que des prix du pétrole maintenus au-dessus de 100 dollars le baril tout au long de 2026 pourraient réduire la croissance de la zone euro de 0,1 à 0,3 point de pourcentage. Le gaz naturel présente un risque encore plus élevé car il fixe souvent le prix marginal sur les marchés européens de l’électricité, ce qui signifie que la hausse des prix du gaz se répercute directement sur les factures des ménages, les coûts de production industrielle et l’inflation. Les projections de mars de la BCE tablaient sur un pic du pétrole aux alentours de 90 dollars et du gaz à 50 euros le mégawattheure au deuxième trimestre avant un repli. Les deux matières premières se négocient déjà au-dessus de ces hypothèses.
Le G7 se réunit lundi sans réponse coordonnée
Dombrovskis a confirmé qu’il participera lundi 30 mars à une réunion ministérielle conjointe du G7 associant finances et énergie, afin de discuter de l’impact mondial et de coordonner les réponses politiques. Cette réunion est inhabituelle car elle rassemble ministres des Finances et ministres de l’Énergie en une seule session — un format qui traduit la prise de conscience que cette crise se situe au croisement de la politique budgétaire et de la sécurité énergétique, d’une manière qu’aucun ministère ne peut traiter seul.
Le défi auquel fait face le G7 est le même que celui de l’Eurogroupe, à une échelle supérieure. Les gouvernements doivent protéger les ménages et les entreprises de coûts énergétiques qui progressent plus vite que les salaires, sans pour autant accroître la demande globale de pétrole et de gaz — ce qui ferait grimper les prix. Ils doivent maintenir le caractère temporaire de leurs réponses budgétaires pour ne pas creuser de déficits structurels. Et ils doivent préserver la trajectoire de décarbonation à laquelle chaque grande économie s’est engagée, car l’abandonner accroîtrait l’exposition à long terme au type même de choc d’offre qu’ils gèrent actuellement.
Ces quatre objectifs tirent dans des directions opposées. Un plafonnement des prix réduit la facture des consommateurs mais stimule la demande. Une taxe sur les superprofits génère des recettes mais décourage l’investissement dans les capacités de production qui, à terme, feraient baisser les cours. La relance budgétaire soutient la croissance mais risque d’alimenter l’inflation que la politique monétaire tente de contenir. Quant à l’investissement dans les renouvelables, bien que structurellement pertinent, il opère sur un horizon de plusieurs années — alors que les ménages ont besoin de soulagement dans les semaines qui viennent.
Le PMI de février pour la zone euro s’est établi à 51,9, le sentiment manufacturier repassant en territoire positif pour la première fois depuis 2022. La confiance des consommateurs avoisinait un plus haut d’un an. Par tous les indicateurs avancés, l’économie européenne amorçait discrètement sa reprise. Cette reprise est désormais un dommage collatéral d’une guerre que l’Europe n’a pas déclenchée, qu’elle ne peut arrêter, et dont on lui dit qu’elle n’a pas les moyens d’amortir pleinement le choc. La question après lundi est de savoir si le G7 parviendra à produire un cadre qui maintient ensemble ces contradictions, ou si chaque gouvernement retombera dans des réponses nationales calibrées sur la politique intérieure plutôt que sur la résilience collective.