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La BCE et la Bank of England communiquent toutes deux jeudi 19 mars. Francfort maintient son taux à 2,00 %. Londres maintient le sien à 3,75 %. Aucune de ces deux décisions ne fait débat. Ce qui fait débat, en revanche, c’est tout ce que les conférences de presse sont censées éclairer : dans quelle mesure le choc pétrolier modifie la trajectoire d’inflation, si la stratégie consistant à « regarder au-delà » reste crédible, et ce qui se passe si ce choc n’est pas de courte durée. La réunion de mars de la BCE produit les premières projections macroéconomiques actualisées depuis la fermeture d’Ormuz. Ces chiffres seront révisés dans la mauvaise direction. Lagarde expliquera ensuite pourquoi cela ne change rien.
La même semaine : du jamais-vu depuis 2021
Jim Reid, de Deutsche Bank, a souligné en amont de cette semaine qu’il s’agit de la première fois que la Réserve fédérale, la BCE, la Bank of England et la Banque du Japon tiennent simultanément leurs réunions de politique monétaire depuis décembre 2021. À l’époque déjà, cette réunion avait eu lieu alors que les banques centrales se disputaient sur le caractère transitoire ou non de l’inflation. Elles avaient tort. La mémoire institutionnelle de cette erreur est désormais une variable active dans chaque salle de décision du monde, y compris à Francfort et à Londres.
La Reserve Bank of Australia a ouvert le bal mardi. Par un vote serré de 5 contre 4, la RBA a relevé son taux directeur de 25 points de base à 4,10 %, sa deuxième hausse consécutive, les quatre grandes banques australiennes anticipant désormais un nouveau resserrement en mai. L’Europe sait ce que coûte la perte d’un corridor énergétique. La décision de la RBA confirme qu’au moins une banque centrale est prête à resserrer face à un choc d’offre plutôt que d’attendre les données. Francfort et Londres font le choix inverse — du moins pour l’instant.
BCE : ce que les projections vont révéler
Les projections macroéconomiques de décembre 2025 de la BCE tablaient sur un IPCH global de 1,9 % pour 2026, une inflation sous-jacente de 2,2 % et une croissance du PIB de 1,2 %. Ces prévisions ont été élaborées avant le 28 février. La mise à jour de mars repose sur des données arrêtées fin février, ce qui signifie qu’elle intègre les tout premiers jours du choc mais pas l’ensemble de ses répercussions. Les chiffres bougeront néanmoins : l’inflation à court terme augmente, la croissance à court terme recule, et le retour à la cible à moyen terme reste intact — car c’est précisément ce que signifie « regarder au-delà » d’un choc d’offre.
Selon le Conference Board, un pétrole durablement au-dessus de 100 $ ampute le PIB de la zone euro de 0,1 à 0,3 point de pourcentage tout en poussant l’inflation à la hausse dans des proportions similaires. Les perspectives économiques européennes d’EY pour mars 2026 vont plus loin : si la fermeture d’Ormuz perdure, le PIB de la zone euro pourrait être inférieur de 1,3 % d’ici 2027 par rapport à un scénario sans conflit, avec un IPCH susceptible d’approcher les 5 %. La BCE ne projette pas le scénario extrême d’EY. Elle projette une déviation temporaire par rapport à une trajectoire qui revient vers 2 %. Ce cadrage est défendable. C’est aussi exactement celui que les banques centrales avaient utilisé en 2021.
L’IPCH global de la zone euro s’est établi à 1,9 % en février, contre 1,7 % en janvier, avec une inflation sous-jacente à 2,4 %. L’inflation des services reste plus persistante que prévu. Le plan budgétaire allemand de 500 milliards d’euros ajoute une impulsion inflationniste par la demande au moment précis où l’énergie en ajoute une par l’offre. Le Conseil des gouverneurs n’abordera pas ce sujet directement jeudi. Il réaffirmera sa dépendance aux données, notera l’incertitude et conservera une flexibilité dans les deux sens. Aucun membre restrictif ne plaide pour un resserrement. Le cycle d’assouplissement amorcé en juin 2024, qui a produit huit baisses avant de s’arrêter à 2,00 % en juin 2025, est considéré comme terminé, et le scénario central maintient le taux de dépôt à ce niveau au moins jusqu’à fin 2027.
La réaction de l’euro dépendra de la lecture qu’en feront les marchés : la révision haussière de l’inflation sera-t-elle perçue comme suffisamment restrictive pour enterrer tout espoir résiduel de baisse, ou simplement comme la confirmation que 2,00 % constitue à la fois un plancher et un plafond ? EUR/USD navigue déjà au cœur de cette contradiction : des prix de l’énergie plus élevés impliquent une pression restrictive, une croissance plus faible implique une pression accommodante, et la paire reste coincée entre les deux.
Bank of England : quand la stagnation rencontre l’inflation, encore
La BoE a maintenu son taux à 3,75 % en février par un vote de 5 contre 4, quatre membres ayant plaidé pour une baisse à 3,50 %. La fracture était plus étroite que le consensus de 7-2 attendu par la plupart des économistes de la City. L’IPC britannique se situe à 3,0 % — au-dessus de la cible, mais en recul. Le rapport de politique monétaire de février projetait une inflation à 2,1 % au T2 2026, une prévision établie avant les frappes sur l’Iran. Le PIB britannique a stagné en janvier : la production industrielle s’est contractée de 0,1 % sur le mois, l’activité dans les services est restée atone et les services administratifs ont chuté de 2,3 %.
Ce ne sont pas des chiffres qui appellent un resserrement. Mais un pétrole entre 95 et 100 $, conjugué à la hausse des prix à la pompe, crée exactement le risque de second tour qui avait rendu le diagnostic « transitoire » de 2021 si coûteux. Barclays s’attend à ce que jeudi produise un statu quo accompagné d’une communication visant à gérer les anticipations plutôt qu’à les orienter, le véritable signal étant reporté à la réunion du 30 avril, lors de la publication du prochain rapport de politique monétaire. C’est à ce moment-là que la BoE aura achevé la modélisation complète de l’impact d’Ormuz. Les marchés dérivés n’intègrent quasiment aucune probabilité de baisse de taux en 2026. La volatilité implicite à un mois sur GBP/USD est passée de 6 % en début d’année à environ 8,5 %, tandis que le rendement du Gilt à 10 ans s’est stabilisé autour de 4,3 %.
Le problème fondamental qu’aucune des deux banques ne peut résoudre jeudi
Les deux institutions annoncent des décisions de politique monétaire fondées sur des projections qui n’intègrent pas encore pleinement le choc auquel elles sont censées répondre. La date de clôture des données de la BCE était fin février ; le prochain exercice de modélisation complet de la BoE tombe le 30 avril. Aucune banque centrale ne navigue à l’aveugle, mais aucune ne dispose non plus d’une information complète. C’est la norme : la politique monétaire se fait toujours en amont des données. Ce qui l’est moins, c’est de la conduire en plein événement géopolitique dont ni la durée ni la gravité ne sont connues, tout en étant sommé de ne pas reproduire l’erreur de 2021 — celle d’une réaction trop timide.
Les décisions de jeudi seront quasi certainement un double statu quo. C’est dans les conférences de presse que réside la véritable information de politique monétaire de la semaine. Ce que Lagarde dira sur les conditions dans lesquelles la BCE modifierait son cadrage du choc, et ce que Bailey dira sur le seuil à partir duquel une hausse deviendrait envisageable, pèsera bien plus lourd que les chiffres de taux eux-mêmes. La trajectoire du Brent au T2 dépend de la capacité des corridors alternatifs à absorber ce qu’Ormuz ne laisse plus passer. Ce n’est pas une question à laquelle les modèles de projection des banques centrales peuvent répondre. C’est pourtant la question sur laquelle repose l’intégralité de leur forward guidance.