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Eurostat a fait état d’un recul de 1,5 % de la production industrielle en zone euro sur un mois en janvier, bien en deçà des attentes de croissance de 0,6 % issues d’un sondage Reuters auprès des économistes. En glissement annuel, la production s’est contractée de 1,2 %, alors que le consensus tablait sur une hausse de 1,4 %. Goldman Sachs a abaissé sa prévision de croissance pour 2026 à 1 % et anticipe un pic d’inflation à 2,9 % au deuxième trimestre. Le scénario de stagflation que l’Europe tentait d’éviter depuis 2022 est en train de se reconstituer sous nos yeux.
Ce que disent les chiffres
Les données de janvier, publiées par Eurostat le 13 mars, confirment que le bref sursaut industriel de la zone euro observé fin 2025 s’est déjà inversé. La production corrigée des variations saisonnières a reculé de 1,5 % par rapport à décembre, après un déclin révisé de 0,6 % le mois précédent. L’ampleur de la contraction est frappante : les biens de consommation non durables ont plongé de 6,0 %, les biens d’équipement de 2,3 %, les biens intermédiaires de 1,9 %, et les biens de consommation durables de 1,9 %. Seule la production d’énergie a progressé, en hausse de 4,7 % — un chiffre qui reflète davantage la répercussion des coûts élevés de la production au gaz dans le système que la vigueur industrielle réelle.
Sur un an, la production industrielle de la zone euro s’est contractée de 1,2 % en janvier, contre une croissance révisée de 2,2 % en décembre et de 2,5 % en novembre, selon Eurostat. Un basculement aussi brutal de la croissance vers la contraction en l’espace d’un seul mois ne se produit pas sans rupture structurelle. Comme l’a relevé Reuters, la production industrielle globale de la zone euro reste environ 3 % en dessous de son niveau de 2021 — le secteur stagne, en termes agrégés, depuis quatre ans.
Parmi les reculs mensuels les plus marqués par État membre, l’Irlande a chuté de 9,8 %, le Luxembourg de 4,3 % et la Suède de 4,1 %. L’Allemagne, pilier industriel du bloc, n’a pas été épargnée : Eurostat a enregistré un déclin mensuel de 2,9 % en décembre (dernières données nationales disponibles), prolongeant une tendance baissière quasi ininterrompue depuis fin 2022. Selon Reuters, la production industrielle allemande se situe désormais 9 % en dessous de son niveau de 2021 — trois années de déclin cumulé pour ce qui était, jusqu’à récemment, le moteur manufacturier du continent.
La variable énergétique
Les données de production de janvier sont antérieures au pire du choc énergétique actuel. Les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre l’Iran le 28 février. Le Brent a depuis franchi la barre des 100 $ le baril pour la première fois depuis août 2022, tandis que les prix du gaz naturel au TTF — la référence européenne — ont bondi d’environ 80 % depuis le début de l’année. Le pétrole a progressé d’environ deux tiers sur la même période.
Le groupe de recherche Ember Climate, dans une analyse publiée le 18 mars, a calculé que l’Union européenne avait dépensé 2,5 milliards d’euros supplémentaires en importations de combustibles fossiles au cours des seuls dix premiers jours du conflit. Les prix de l’électricité en Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie et en Belgique ont atteint leurs plus hauts niveaux de 2026 dans la première semaine de mars. Le schéma est toutefois inégal, et instructif. En Espagne, où la pénétration des énergies renouvelables a structurellement découplé les prix de l’électricité du gaz, celui-ci n’a influencé le prix de l’énergie que pendant 15 % des heures de cotation en 2026. En Italie, ce chiffre atteint 89 %. Les pays qui ont le plus investi dans les renouvelables après la crise de 2022 paient aujourd’hui la facture la plus légère pour celle de 2026.
L’économiste d’ING Bert Colijn a résumé le changement d’humeur en une phrase : « L’optimisme manufacturier en zone euro s’estompe alors que la production industrielle tombe à son plus bas niveau depuis 2024, et le conflit au Moyen-Orient a ravivé les risques pesant sur la production, en particulier pour les secteurs énergivores. » Diego Iscaro, de S&P Global Market Intelligence, a abondé dans ce sens, soulignant que « le secteur industriel européen dépend fortement des importations de gaz et de pétrole, et est également exposé aux perturbations des chaînes d’approvisionnement résultant du conflit ».
Les prévisions
Dans une note datée du 12 mars, Goldman Sachs a abaissé sa prévision de croissance pour la zone euro à 1,0 % en T4/T4 pour 2026, en recul par rapport à son estimation d’avant le conflit. L’inflation globale devrait désormais culminer à 2,9 % au deuxième trimestre, contre 2,0 % avant la guerre. La prévision de politique monétaire de la Banque centrale européenne est restée inchangée (le taux de la facilité de dépôt reste à 2,00 % après le statu quo du 5 février), mais Goldman a repoussé le calendrier des baisses de taux de la Bank of England — une reconnaissance implicite que la transmission du choc énergétique contraindra l’assouplissement monétaire sur l’ensemble du continent.
Pour l’Allemagne en particulier, Goldman anticipe une croissance de 1,1 %, dont la relance budgétaire représente environ la moitié. Le chiffre est éloquent : sans le programme d’emprunt record de 180 milliards d’euros approuvé par Berlin en novembre, la première économie européenne ne croîtrait que d’environ 0,5 %, à peine au-dessus du seuil de décrochage.
Shaan Raithatha, économiste senior chez Vanguard, s’est montré plus direct, avertissant que la forte hausse des prix de l’énergie risque de provoquer « un choc stagflationniste significatif pour l’économie européenne » et que la BCE « pourrait être contrainte de réévaluer sa posture monétaire » si la hausse persiste ou s’accélère. Le mot « stagflation », soigneusement évité par la plupart des prévisionnistes institutionnels pendant près de deux ans, fait son retour dans le vocabulaire.
L’effondrement du moral
L’indicateur ZEW du sentiment économique, publié le 17 mars, illustre la rapidité à laquelle les perspectives se sont dégradées. L’indice est passé de 58,3 en février à moins 0,5 en mars, soit une chute de 58,8 points — la troisième plus forte baisse mensuelle de l’histoire de l’indicateur, derrière le plongeon de 93,6 points en mars 2022 (invasion russe de l’Ukraine) et la chute de 65,6 points en avril 2025 (annonce des droits de douane de Trump). Le président du ZEW, Achim Wambach, a déclaré que l’indicateur « s’est effondré » et que les experts des marchés financiers « doutent d’une résolution rapide ».
L’indice ZEW des anticipations pour l’ensemble de la zone euro a suivi la même trajectoire, tombant à moins 8,5 contre 39,4, selon Euronews. Environ 80 % des répondants s’attendaient à des pressions inflationnistes en Allemagne et dans la zone euro. Le contraste entre les données de confiance prospectives et les engagements d’investissement rétrospectifs constitue le paradoxe central de la macroéconomie européenne en ce moment. Fait notable, l’évaluation de la situation actuelle s’est légèrement améliorée, l’indice progressant de 3,0 points à moins 62,9, ce qui suggère que les dégâts ne se sont pas encore matérialisés dans les données dures — bien que les chiffres de production de février et mars, une fois publiés, devraient combler cet écart.
Le clivage structurel
La répartition inégale du choc énergétique au sein de la zone euro a des implications directes pour la politique économique. Les économies d’Europe du Sud à forte pénétration renouvelable (Espagne, Portugal) et les pays nordiques sont structurellement mieux protégés que le cœur industriel (Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas). Alfred Kammer, du FMI, s’exprimant à HEC Paris le 11 mars, a observé que « malgré le capital humain, la technologie et l’épargne nécessaires pour croître plus vite, l’Europe semble s’installer dans une trajectoire de croissance lente et médiocre à moyen terme ». L’écart de productivité avec les États-Unis continue de se creuser. Parmi les entreprises fondées au cours des cinquante dernières années, les firmes américaines dominent écrasamment la capitalisation boursière mondiale. L’Europe produit moins d’entreprises compétitives à l’échelle mondiale à taille comparable.
Coface, l’assureur-crédit français, prévoit une hausse des défaillances d’entreprises de 3 à 4 % supplémentaires à l’échelle mondiale en 2026, la France devant à elle seule enregistrer environ 69 000 faillites, dépassant son record de 2009. Les marges bénéficiaires du secteur manufacturier européen, en particulier en Allemagne, se sont contractées de 5 points de pourcentage en trois ans, sous la pression des surcapacités chinoises dans des secteurs allant de l’acier aux véhicules électriques.
La réponse des banques centrales reste bridée. La BCE a maintenu ses taux le 5 février sans offrir de guidance prospective intégrant le choc énergétique. La Réserve fédérale, qui se réunit aujourd’hui, fait face à un dilemme similaire avec l’inflation tirée par le pétrole, mais depuis une position de force économique relative. La BCE n’a pas ce luxe. Le PIB de la zone euro au T4 2025 n’a progressé que de 0,2 % en rythme trimestriel, selon Eurostat. Le taux de chômage, à 6,1 % en janvier (contre 6,2 % en décembre), fournit le seul signal véritablement positif dans le tableau de bord actuel.
Ce qu’il faut en retenir
L’Europe se retrouve face à une configuration familière et profondément inconfortable : hausse des coûts énergétiques, recul de la production industrielle, inflation persistante dans les services, et une banque centrale dont la marge de manœuvre est limitée. Ce qui distingue 2026 de 2022, c’est que les décideurs ont déjà largement entamé leurs réserves budgétaires, que la diversification énergétique n’est que partiellement achevée, et que le choc géopolitique provient d’un conflit dans lequel les gouvernements européens ne disposent que d’un levier diplomatique marginal. L’Allemagne dispose de la puissance de feu budgétaire nécessaire. Ce n’est pas le cas, à échelle comparable, de la France, de l’Italie ou de l’Espagne. La BCE se retrouvera vraisemblablement prise entre deux mandats qui, pour la première fois depuis la crise des dettes souveraines, tirent dans des directions opposées. Les données de production industrielle de février et mars, lorsque le plein impact du choc pétrolier se propagera dans les chaînes d’approvisionnement, détermineront s’il s’agit d’une perturbation temporaire ou du début d’une révision structurelle à la baisse de la trajectoire de croissance de la zone euro.